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Les trilogies hivernales et la responsabilité des récits en alpinisme extrême

  Dans l’histoire de l’alpinisme, certaines performances deviennent des références. Mais lorsque les récits qui les entourent manquent de précision ou de transparence, ils peuvent influencer durablement le comportement d’autres alpinistes, parfois avec des conséquences tragiques. La Mécanique en Non-Vie d’Ivano Ghirardini éclaire ce phénomène à travers le concept de lois athanatiques : la vérité du style et la responsabilité du récit font partie des invariants dont la violation déséquilibre le système. La première trilogie hivernale solitaire À la fin des années 1970, Ivano Ghirardini réalise ce qui est largement reconnu comme la première trilogie hivernale solitaire des trois grandes faces nord alpines (Cervin, Grandes Jorasses et Eiger). Il les enchaîne sur une saison hivernale complète, en solitaire, sans assistance logistique majeure, sans préparation préalable des voies et dans un engagement total. Cette performance reste, encore aujourd’hui, une référence d’authenticité...

Hilti von Allmen et Paul Etter, 1962, Première hivernale de la face nord du Cervin

 Hilti von Allmen et Paul Etter, 1962

Première hivernale de la face nord du Cervin, voie Schmid. 3 et 4 février 1962.
Le Cervin, ce monstre de glace et de roc, dressait sa face nord comme un rempart infranchissable. En ce début de février 1962, le ciel d’hiver s’était teinté de gris, le vent hurlait dans les vallées, et les nuages s’accrochaient aux arêtes comme des lambeaux de voile. Peu d’hommes osaient alors rêver de cette paroi en plein hiver. Mais deux guides suisses, Hilti von Allmen et Paul Etter, avaient décidé d’écrire leur nom dans la neige éternelle.
Ils s’étaient élancés le 3 février par la voie Schmid, cette ligne directe tracée en 1931 par les frères bavarois Toni et Franz. À l’époque déjà, l’itinéraire avait la réputation d’un piège vertical, mais en hiver, tout se durcissait : les fissures gelées, les vires ensevelies, la glace traîtresse masquée sous une fine poudre. Chaque geste devait être sûr, chaque ancrage vital.
Leur souffle formait de petits nuages qui se figeaient aussitôt en cristaux sur leurs moustaches. Les doigts engourdis cherchaient l’acier du piton, le bois du marteau, la corde qu’ils sentaient raide comme un câble. Les chaussures cloutées raclaient la glace vive, et les crampons mordaient la paroi avec un bruit sec. La montagne semblait vouloir les rejeter, comme un animal farouche protégeant son flanc.
La nuit les surprit, glaciale et terrible. Accrochés à une vire étroite, ils burent une gorgée de thé tiède, partagé dans le silence. Le vent rugissait, fouettant leurs visages, mais dans ce froid sans pitié, un feu invisible brûlait : celui de la volonté. Hilti lança simplement :
— Demain, nous serons là-haut.
Paul hocha la tête. Aucune bravade, juste la certitude d’hommes qui avancent parce qu’ils ont choisi de le faire.
Le matin du 4 février, la paroi les accueillit avec des jets de glace et des bourrasques, mais ils progressèrent, corde tendue, crampon après crampon, piton après piton. Chaque mètre était une victoire contre le doute, contre la peur qui guettait, tapie derrière leurs yeux fatigués. L’arête sommitale se rapprochait, mais elle semblait toujours se dérober, comme un mirage dans la tempête.
Enfin, dans l’après-midi, ils débouchèrent à la lumière. La pente s’adoucit, le ciel s’ouvrit, et le Cervin céda. Les deux silhouettes se dressèrent sur la crête enneigée, balayées par le vent, mais victorieuses. Ils venaient d’achever la première hivernale de la face nord du Cervin.
Ce fut une victoire silencieuse. Pas de fanfare, pas de foule au sommet, seulement le rugissement du vent et la montagne, impassible. Mais dans leurs cœurs, une joie brute, simple, celle de deux hommes qui avaient affronté l’hiver et la peur, et qui avaient gagné leur place dans l’histoire de l’alpinisme.
Le Cervin, ce jour-là, avait accepté leur passage.


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