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Andreas "Anderl" Heckmair

 

Chers passionnés d'alpinisme, vous qui avez senti le poids du sac à dos chargé de rêves et de cordes, le craquement de la glace sous les crampons, et l'appel irrésistible des parois invaincues, laissez-moi vous narrer, comme les chapitres d'un roman taillé dans le granite et la neige, la vie d'Andreas "Anderl" Heckmair. Ce Bavarois au regard acéré, né le 12 octobre 1906 à Munich, n'était pas destiné aux sommets ; pourtant, il devint l'un des plus grands, un guide légendaire dont l'existence nous enseigne la résilience face à l'adversité, l'importance de rester fidèle à sa passion malgré les tempêtes historiques, et la sagesse de traiter la montagne non comme une ennemie à vaincre, mais comme une partenaire exigeante.
Imaginez les rues grises de Munich en 1906, où naquit Anderl dans une famille modeste. Son père, jardinier, disparut dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, laissant une veuve et deux garçons dans la misère. Anderl et son frère aîné Hans, qualifiés de "semi-orphelins", furent placés dans un orphelinat munichois, un lieu austère où les rêves d'enfants se heurtaient aux murs froids de la réalité. À quatorze ans, en 1920, il quitta l'école pour apprendre le métier de jardinier, un apprentissage qui le mena à travers les paysages cultivés, mais son cœur battait déjà pour les falaises sauvages. Les parois calcaires du Wilder Kaiser devinrent son terrain de jeu, où il affûta ses doigts et son esprit, transformant la pauvreté en liberté. Bientôt, il devint un "vagabond des montagnes", pédalant sur son vélo chargé de pitons et de cordes vers les Dolomites, les pics de Chamonix, et même l'Espagne en route vers le Haut Atlas marocain. Là, dans les ruelles de Marrakech, il perdit son innocence, goûtant aux saveurs exotiques de la vie avant de retourner à l'essentiel : l'escalade.
Les années 1930 furent un tourbillon d'ascensions audacieuses. En 1934, lors de la compétition de ski-alpinisme Trofeo Mezzalama, Anderl, en réserve pour l'équipe allemande, partit seul avec une heure et demie de retard et rattrapa tous les concurrents, prouvant sa endurance surhumaine. Il réalisa la première ascension directe de la face nord du Charmoz, affronta les Grandes Jorasses dans des duels épiques, et développa le système de "deux cordes" pour une grimpe plus sûre. Mais l'ombre de l'Eiger planait. En 1937, il passa six semaines à étudier cette "Mordwand", la face nord concave et mortelle, interdite par les Suisses après six décès tragiques. Les critiques fusaient, comme celle du colonel Edward Strutt qualifiant cette obsession de folie pour "dérangés mentaux". Pourtant, Anderl persistait, finançant son équipement avec des subsides de l'Ordensburg de Sonthofen, où il guidait.
L'été 1938 marqua l'apogée. Le 21 juillet, Anderl et Ludwig "Wiggerl" Vörg, équipés de crampons à douze pointes révolutionnaires, rejoignirent les Autrichiens Heinrich Harrer et Fritz Kasparek sur le Deuxième Champ de Glace. Unis contre les avalanches, les chutes de pierres et les tempêtes, ils affrontèrent la Fissure Difficile, le Tuyau de Glace, le Bivouac de la Mort, la Traverse des Dieux et l'Araignée – cet entonnoir de neige traître. Anderl mena les passages les plus ardus, glissant une fois mais sauvé par Vörg, qui se blessa la main sur les crampons. Le 24 juillet, ils atteignirent le sommet sous une blizzard, descendant guidés par Harrer et Kasparek. La victoire, observée depuis Kleine Scheidegg, fit d'Anderl une icône, mais les Nazis, après l'Anschluss, l'exploitèrent pour leur propagande. Il rencontra Hitler – qu'il avait déjà croisé via Leni Riefenstahl, qu'il guida dans les Dolomites de Brenta en 1937 – et leva le bras en un salut forcé, mais refusa d'adhérer au parti, se déclarant apolitique.
La Seconde Guerre mondiale brisa le rythme. Jugé "politiquement peu fiable", Anderl fut envoyé à l'armée, mais affecté à une unité d'entraînement alpin près d'Innsbruck, évitant le front. Vörg, son fidèle second, périt sur le Front de l'Est, victime d'une démolition allemande. Après la guerre, Anderl reprit sa vie de guide en Bavière, fondant une association professionnelle pour les guides de montagne. Avec l'industriel Otto-Ernst Flick, il mena des expéditions aux Andes, Himalaya, Ruwenzori et Rocheuses, grimpant jusqu'à ses 80 ans. Instructeur de ski, il épousa deux fois ; sa seconde femme, Trudl, polyglotte, l'accompagna dans ses aventures tardives. À 90 ans, Oberstdorf le nomma citoyen d'honneur, lui offrant exemptions fiscales et une tombe. Il rencontra le Dalaï Lama, symbolisant une vie ouverte au monde.
Anderl s'éteignit le 1er février 2005 à Oberstdorf, à 98 ans, laissant un legs immortel. Son autobiographie, Mein Leben als Bergsteiger (1972), révèle un homme franc, dédié à l'aventure au sens noble.
De cette vie, tirons des leçons chères à nous, grimpeurs : la persévérance transforme l'orphelin en légende, nous rappelant que les racines humbles forgent les plus solides ancrages. Restez fidèle à votre passion, comme Anderl ignora les sirènes politiques pour écouter le vent des cimes – une humilité qui évite les chutes fatales. Enfin, la montagne enseigne la collaboration : seul, on glisse ; uni, on triomphe. Que son histoire vous inspire à gravir vos propres faces nord, avec prudence et émerveillement.


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