Accéder au contenu principal

La Trilogie des Faces Nord comme Archétype du Shadow Jungien

  Analyse Psychologique Jungienne Poussée : La Trilogie des Faces Nord comme Archétype du Shadow, Voie Royale d’Individuation et Nigredo Collectif/Individuel Les trois faces nord – Cervin (voie Schmid, 1931), Grandes Jorasses (éperon Walker/Croz, 1935-1938) et Eiger (voie Heckmair, 1938) – ne constituent pas une simple « trilogie technique » de l’alpinisme classique. Dans la psyché humaine, elles forment un archétype vivant , une constellation autonome de l’inconscient collectif qui se réactive avec une précision quasi synchronistique chez ceux dont le processus d’individuation exige une confrontation radicale avec le Shadow . Carl Gustav Jung l’écrit sans détour : « Tout le monde porte une ombre, et moins elle est incarnée dans la vie consciente de l’individu, plus elle est noire et dense. » (CW 9ii, § 14). La face nord, littéralement noire , froide, privée de soleil, est la projection parfaite de ce Shadow : non pas le mal moral, mais la totalité refoulée de la personnalité – mo...

Trilogie Alpine : Un Archétype de l’Abîme dans la Psyché Humaine

La Trilogie des Faces Nord des Alpes : Cervin, Grandes Jorasses, Eiger – Un Archétype de l’Abîme dans la Psyché Humaine

Les trois grandes faces nord des Alpes – la face nord du Cervin (Matterhorn, 4 478 m), celle des Grandes Jorasses (Pointe Walker, 4 208 m) et celle de l’Eiger (Eigerwand, 3 970 m) – ne sont pas seulement les parois les plus mythiques de l’alpinisme classique. Elles forment une trilogie qui, dès 1938, fut baptisée par Fritz Kasparek les « drei großen Wandprobleme », les trois derniers problèmes des Alpes. Gravies pour la première fois dans les années 1930 avec un matériel rudimentaire (pitons à expansion naissants, crampons à dix pointes, piolets sans dragonne technique), elles incarnent un archétype profond de la psyché humaine : la confrontation obligée avec l’ombre, le vide et la mort pour accéder à une forme de complétude existentielle.

Ces faces ne sont pas des murs comme les autres. Orientées au nord, elles restent dans l’ombre permanente, froides, verglacées, balayées par les tempêtes. Leur verticalité (1 200 m pour Cervin et Jorasses, 1 800 m pour l’Eiger) et leur engagement extrême en font des miroirs de l’inconscient jungien : le Shadow, cette part refoulée, obscure et mortifère que l’ego doit intégrer pour s’individuer. Pourquoi les alpinistes d’extrême y reviennent-ils inexorablement ? Parce que ces trois parois constituent, dans l’esprit humain, le cycle initiatique complet : trois épreuves, trois visages du néant, trois victoires sur soi-même. Les pionniers des années 1930 en ont posé les fondations collectives ; Ivano Ghirardini (première trilogie hivernale solitaire 1977-1978) et Tsuneo Hasegawa (seconde trilogie, 1977-1979) en ont réalisé la version ultime, solitaire et hivernale – là où l’alpinisme cesse d’être sport pour devenir pure ontologie.

1. La face nord du Cervin (voie Schmid, 1931) – La Pureté Mortelle

Hauteur : 1 200 m. Dénivelé réel des difficultés : environ 1 100 m depuis 3 300 m. Cotation historique : TD/TD+ (actuellement ED1 en conditions sèches, WI4+/M4/V). Pente moyenne 55-60°, passages à 80-90° dans les bandes de glace. La voie des frères Franz et Toni Schmid (31 juillet-1er août 1931) attaque par une rampe de neige, franchit une barre rocheuse (IV-V), puis alterne goulottes verglacées et dalles lisses. Le bivouac forcé à mi-paroi, sans sac de couchage, dans un froid polaire, reste légendaire. Les Schmid, partis à vélo de Munich, ont gardé le secret : leur succès fut une surprise totale.

Techniquement, la voie est « propre » : peu de chutes de pierres en hiver, ligne évidente, mais l’engagement est absolu. Pas de repli possible après le premier tiers. Les Schmid utilisaient des pitons à œil et des cordes de chanvre de 40 m. Aujourd’hui encore, la protection reste précaire sur les longueurs rocheuses.

2. La face nord des Grandes Jorasses – L’Éperon Walker (Cassin, 1938) ou Croz (Meier-Peters, 1935) – La Complexité Chaotique

Hauteur : 1 200 m. Cotation : ED1, 6a (VI+ français), A0, 90° glace. L’éperon Walker (Riccardo Cassin, Luigi Esposito, Ugo Tizzoni, 4-6 août 1938) est la ligne reine : 1 200 m de granit compact, fissures ouvertes, dièdres, un « Black Crack » mythique en VI, des pendules, des longueurs en dalle lisse. L’éperon Croz (Martin Meier & Rudolf Peters, 28-29 juin 1935) est plus mixte, avec des goulottes à 80-85° et du M6+.

Les deux voies exigent une lecture parfaite du terrain : le rocher est excellent mais les conditions varient follement (verglas, poudreuse). Cassin gravit la Walker en 1938 avec des pitons forgés à la main et des chaussures à clous. La face est large, labyrinthique ; l’erreur de ligne est fatale.

3. La face nord de l’Eiger (voie Heckmair, 1938) – Le Chaos Absolu

Hauteur : 1 800 m (longueur réelle > 2 500 m à cause des traversées). Cotation : ED2, V−, A0, glace 60°, passages M5-M7 en libre moderne. La voie Heckmair (Anderl Heckmair, Ludwig Vörg, Heinrich Harrer, Fritz Kasparek, 21-24 juillet 1938) commence par la rampe facile, puis le « Difficult Crack » (VI,6 ou M5+), la traversée Hinterstoisser (obligatoire, souvent en glace), les champs de glace Ramp et Second Icefield, le « White Spider » (toile d’araignée de glace instable), les Mixed Corners, le Death Bivouac. La face est un piège météo permanent : rockfall, avalanches, tempêtes qui durent des jours.

Les quatre Autrichiens-Allemands de 1938 ont gravi 1 800 m en quatre jours avec des cordes de 30 m, des pitons à lame et une connaissance rudimentaire de l’assurage. Ils ont franchi le « Hinterstoisser Traverse » sans savoir qu’il serait parfois impraticable au retour – engagement total.

Les Pionniers des Années 1930 : Naissance du Mythe Collectif

Entre 1931 et 1938, ces ascensions interviennent dans une Europe en crise : chômage massif, montée des totalitarismes, traumatismes de 14-18. Les jeunes alpinistes (Schmid 23-25 ans, Cassin 29 ans, Heckmair 30 ans) cherchent dans l’extrême une affirmation de la volonté nietzschéenne face au nihilisme ambiant. Les tentatives tragiques (1935-1936 sur l’Eiger : Mehringer-Sedlmayer, Kurz-Hinterstoisser morts) renforcent le tabou : la face nord est l’interdit, le « dernier problème ». Leur succès collectif (trois nations différentes) transforme la défaite en victoire sur la condition humaine. Ce n’est plus du sport : c’est une quête mythique. La trilogie devient le cycle des trois travaux héroïques – comme les trois Gorgones ou les trois épreuves d’Osiris.

Ghirardini et Hasegawa : L’Apothéose Solitaire Hivernale

Ivano Ghirardini (guide français) réalise la première trilogie hivernale solitaire en un seul hiver 1977-1978 :

  • Cervin, voie Schmid, 21 décembre 1977 (solo intégral, bivouac forcé).
  • Grandes Jorasses, éperon Croz, 7-9 janvier 1978.
  • Eiger, voie Heckmair, mars 1978.

Tsuneo Hasegawa (Japonais) accomplit la seconde :

  • Cervin, voie Schmid hivernale solo, février 1977.
  • Eiger, première hivernale solitaire (Heckmair), 1978.
  • Grandes Jorasses, Walker Spur hivernale solo, 1979.

Conditions : -20 °C à -40 °C, nuits de 16 heures, corde de 50 m, sac de 12 kg, pas de radio, pas de secours possible. Le solo hivernal supprime tout filet : pas de partenaire pour partager la peur, pas de lumière pour se rassurer, pas de chaleur humaine. Seul face au vide absolu.

Analyse Psychique Profonde : Archétype ou Pulsion Ontologique ?

Ce n’est pas seulement un archétype jungien (le Héros affrontant le Dragon/Shadow pour intégrer l’Anima et atteindre le Soi). C’est plus primitif, plus freudien aussi : la pulsion de mort (Thanatos) qui, paradoxalement, affirme la vie (Eros). En escaladant ces faces nord, l’alpiniste rejoue le mythe de la descente aux Enfers (Orphée, Gilgamesh) : il descend volontairement dans le froid, l’obscurité, le silence pour renaître.

Les trois faces forment un triptyque psychique :

  1. Cervin : la pureté symétrique, l’idéal platonicien brisé par la mort (beauté + danger).
  2. Jorasses : la multiplicité des éperons, le labyrinthe de l’inconscient (choix, complexité).
  3. Eiger : le chaos total, la tempête intérieure, le « White Spider » comme toile de l’araignée psychique qui piège l’ego.

Les pionniers des années 1930 incarnent la phase collective : ils conquièrent le tabou pour la tribu. Ghirardini et Hasegawa, eux, accomplissent la phase individuelle : le retour à l’Un. Le solo hivernal est l’expérience numineuse pure – rencontre avec le Mysterium Tremendum de Rudolf Otto. Plus de public, plus de nation, plus de gloire immédiate. Seulement l’être face au néant. Heidegger dirait : ils vivent authentiquement l’être-pour-la-mort (Sein-zum-Tode). Camus y verrait l’absurde transcendé par la révolte.

Pourquoi cette attirance irrésistible ? Parce que, au fond de la psyché humaine, existe une pulsion de transcendance : nous ne sommes pas faits pour la sécurité. L’évolution nous a dotés d’un cortex préfrontal qui nous permet d’imaginer la mort – et donc de la défier. La trilogie des faces nord est le support parfait de cette pulsion : trois murs, trois ombres, une seule vérité : « Je suis vivant parce que j’ai frôlé la mort et je l’ai choisie. »

Au-delà de l’alpinisme, ces parois nous disent que l’humain n’est pleinement lui-même que lorsqu’il affronte volontairement ce qui le nie. Les frères Schmid, Cassin, Heckmair, Ghirardini et Hasegawa n’ont pas « vaincu » les faces nord. Ils ont, l’espace de quelques jours ou heures, devenu ces faces – et, ce faisant, ils ont révélé une dimension universelle de la condition humaine : nous sommes tous, un jour ou l’autre, appelés à gravir notre propre trilogie intérieure.

La face nord n’est pas une montagne. C’est un miroir. Et ceux qui osent s’y regarder en ressortent, sinon indemnes, du moins pleinement humains. 

Commentaires